Travailler à la tombée de la nuit dans les chaînes de valeur horticoles au Sénégal : un risque partagé
Dans les zones horticoles du Sénégal, dès l’aube, femmes et hommes s’activent dans les champs, les usines et sur les marchés. Du lever au coucher du soleil, ils arrosent, trient, transforment, conditionnent et vendent leurs produits.
Les chaînes de valeur horticole ne connaissent pas de répit. Au cœur de cette activité, il y'a les travailleuses et travailleurs de nuit qui jouent un rôle essentiel dans la continuité des opérations.
Dans le cadre du programme TUCP, une visite de terrain a été organisée à la station agricole de Mboro, là où siège l'Union Régionale des Femmes de Thiès / Mboro, créée en 1996.
Nous y avons rencontré Khoudia Ndao, Fatou Kane et Ndeye Awa Touré, des femmes transformatrices de mangues et d'autres produits.
Comme beaucoup de travailleurs des chaînes horticoles, elles travaillent à la tombée de la nuit pour garantir les conditions sanitaires des produits transformés.

La filière horticole mobilise beaucoup d'acteurs
Dès les premières lueurs du jour, des hommes et des femmes travaillent dans les champs d’oignons, de tomates, de carottes et de nombreux autres produits. Par exemple, les récolteuses, majoritairement des femmes, passent de longues heures courbées sous le soleil ardent. Tandis que les commercialisateurs et commercialisatrices s’attèlent à leur tâche avant l’aube pour approvisionner les marchés urbains, les producteurs s’activent également à l’arrosage, au cerclage et à bien d’autres opérations essentielles. Dans la chaîne horticole, certaines activités nécessitent une intervention à la tombée de la nuit, que ce soit en raison du manque d’équipements adaptés ou de contraintes climatiques spécifiques. Ainsi, la continuité des activités est assurée tout au long de la journée et de la nuit, témoignant de l’engagement sans relâche des acteurs de cette filière.
Partout, les contraintes sont similaires : la chaleur accablante, les insectes nuisibles, et la détérioration rapide des produits imposent un rythme soutenu. Pour faire face, le travail s’organise en cycles presque ininterrompus, de l’aube jusqu’à la tombée de la nuit.
Cependant, ce rythme intense masque une réalité sociale plus complexe. Selon le Bureau International du Travail (BIT), neuf travailleurs sur dix au Sénégal occupent un emploi informel, tandis que l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD) relevait au quatrième trimestre 2025 un taux de chômage élargi de 23,3 %, en hausse de 3,3 points. Ce contexte touche plus durement les femmes, souvent en première ligne dans ces filières.

Travailler la nuit est un choix parfois contraint
Khoudia Ndao, 30 ans, transformatrice à l'Union régionale des femmes de Thiès / Mboro, ne choisit pas de couper les mangues en soirée par préférence.
« Le jour, les insectes dérangent. On commence en fin d'après-midi, on travaille jusqu'à la tombée de la nuit pour les éviter. »
Son témoignage fait écho à celui de milliers d'autres acteurs des chaînes horticoles. Des producteurs d'oignon du bassin des Niayes commencent l'irrigation à 4 heures du matin. Des récolteuses de tomates s'arrêtent à la nuit pour éviter l'échaudage. Des commercialisatrices et commercialisateurs quittent Mbour à 3 heures du matin pour être à Dakar avant l'ouverture des marchés de fruits et légumes.

Le danger, ce n'est pas seulement l'heure de travail. C'est l'isolement.
Pour Khoudia et ses collègues, la station agricole de Mboro, bien que siège de leur association, est située en zone périphérique, loin des habitations. L'absence d'éclairage et de clôture rend les lieux vulnérables.
« Ce qui fait peur, c'est d'être loin des concessions sans assurance de secours en cas d'agression. »

Risques pour la santé et la sécurité
L'isolement géographique des sites horticoles expose les travailleuses et travailleurs à des risques accrus d'agressions et de Violences Basées sur le Genre (VBG).
Une étude récente sur la filière mangue au Mali, commanditée par le Conseil National du Patronat du Mali (CNPM) avec l'appui de CNV Internationaal et PUM, souligne que « les risques de VBG ne sont pas documentés mais potentiellement élevés dans des chaînes de valeur horticoles dont la mangue, notamment dans les zones isolées ».
Fatou Kane, transformatrice de mangues, raconte :
« Ici, personne n'ose rester jusqu'à minuit, même si on veut travailler. »
Ndeye Awa Touré confie :
« À la tombée de la nuit, il y a la peur. C'est pourquoi nous avons tout arrêté pour les mangues. »
Ce constat dépasse Mboro. Partout dans les zones horticoles, récolteuses, gardiens de champs et transformatrices sont exposés aux mêmes risques.

Des formations nombreuses, mais des verrous persistants
Les acteurs ont pourtant bénéficié de nombreuses formations. Transformation des produits horticoles, techniques de séchage de la mangue, fabrication de cosmétiques à base de fruits et de moringa. Les compétences acquises sont réelles.
Khoudia Ndao témoigne :
« On a appris beaucoup de choses.On sait transformer la mangue. Le souci c’est qu’on ne sait pas quelles sont les conditions d'accès au crédit, ni le coût des équipements. »
L'accès au crédit reste en effet contraignant. Les banques demandent des garanties que certain-e-s n'ont pas. L'accès à la protection sociale constitue un second verrou.
Fatou Kane ajoute :
« La protection sociale, on en entend parler. »
Mais en entendre parler ne suffit pas. Les formulaires sont en français. Les guichets sont loin. Les démarches sont complexes.

Le paradoxe de l'autonomisation
Le travail dans les chaînes de valeur horticoles est souvent présenté comme un vecteur d'autonomisation économique, en particulier pour les femmes. Pourtant, l'accès à l'emploi dans des conditions dégradées produit l'effet inverse.
Khoudia Ndao résume ce paradoxe :
« Nous sommes fières de vendre dans les foires et de gagner de l'argent. Mais ce n'est pas normal d'avoir peur en travaillant. L'autonomie, ce n'est pas seulement avoir du travail. C'est travailler sans peur. »

L'équipement, solution clé pour les transformatrices de mangues à Mboro
La solution passe par l'équipement. Des séchoirs fermés, dotés de moustiquaires et d'une ventilation adaptée, permettraient de travailler en journée, à l'abri des insectes. Plus besoin d'attendre la tombée de la nuit. Plus besoin de redouter l'isolement.
« Si on avait des séchoirs fermés, on travaillerait le jour, comme tout le monde. On rentrerait chez soi avant la nuit. Le problème, c'est que ça coûte cher. »
L'investissement dans ces équipements constitue la priorité. Il peut venir de l'association elle-même, de partenaires techniques, de programmes d'appui ou de mécanismes de crédit adaptés.
Pour les producteurs d'oignon, la solution peut être l'électrification des périmètres irrigués. Pour les récolteuses, des lampes frontales et des sites sécurisés. Pour les transformatrices, des séchoirs fermés.

Il faut ouvrir l'accès aux droits
Au-delà de l'équipement, trois verrous structurels doivent être levés pour l'ensemble des acteurs des chaînes horticoles.
L'accès au crédit : des modules pratiques sur le montage de dossier, les garanties alternatives, les institutions de microfinance accessibles.
La protection sociale : un accompagnement individuel ou collectif pour l'affiliation, la traduction des formulaires, des guichets mobiles.
La prévention des VBG : une personne référente au sein des associations, un mécanisme de signalement, une convention avec une structure d'aide aux victimes.
Moins de nuits, plus d'équipements ? tout pour le Travail Décent
L'Union Démocratique des Travailleurs du Sénégal (UDTS), partenaire de mise en œuvre du programme TUCP, milite pour que les contraintes techniques ne pèsent pas sur la sécurité des travailleuses. L'accès à des équipements adaptés est un droit. L'accès à la protection sociale est un droit.
Au Sénégal, la Confédération Nationale des Travailleurs du Sénégal (CNTS) a mis en place un département dédié à l'économie informelle.
L'Union régionale des femmes de Thiès / Mboro, créée en 1996 , pourrait jouer un rôle d'interface pour faire remonter les cris de cœur du terrain pour ses membres, mais aussi pour l'ensemble des travailleuses et travailleurs des chaînes horticoles de la région.
En cette journée du 1er mai, il est utile de rappeler que le droit au travail décent concerne aussi les travailleuses et les travailleurs des chaînes de valeur horticoles. Leur sécurité ne devrait pas être le prix à payer pour leur autonomie économique.
La solution existe : des équipements pour travailler le jour, et/ou des conditions favorables au travail de nuit pour ceux qui n'ont pas d'alternative.
Ensemble nous pouvons !

Date de publication 24 04 2026


