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Au Sénégal on apprend en faisant 

La plupart des jeunes sénégalais travaillent dans le secteur informel, avec des salaires bas et une protection quasi inexistante. Quelle est l’utilité du dialogue social et des certificats de formation pour leurs perspectives d’avenir ? Comment se passe une formation au sein d’une entreprise ? Nous visitons l'industrie de la pêche, un syndicat, un abattoir et un atelier de couture.

Texte et photographie Eline Huisman,  (publié dans Vice Versa, septembre 2019)

Abdoul Khadre se frotte le haut du bras avec un mélange de timidité et de fierté. Sans rien dire, il le tend et retend chaque fois ; un gros ballon musculaire sort de sous son maillot de foot d’un club portugais.

Il se trouve sur le quai du port de Rufisque, dans la banlieue de Dakar, où les prises d’aujourd’hui sont en train d’être débarquées. Les dernières pirogues arrivent, ce sont les bateaux traditionnels en bois avec lesquels les pêcheurs sénégalais partent en mer à pêcher la sardinelle pour la thieboudiene, le plat national composé de riz et de poisson.

Pour Abdoul Khadre, la journée est terminée ; le travail incombe maintenant aux garçons qui ramènent le poisson à terre. Avec les cageots ruisselants en équilibre sur la tête, ils trimballent des bateaux au quai. Sur l’asphalte, la prise est versée pour les acheteurs qui attendent.

Outre les sardinelles, il y a des sardines et des dorades. Une charrette pleine d’espadons passe à côté. C’est après-midi de dimanche gris – bon pour la pêche, dit  Abdoul Khadre: les poissons nagent plus près de la surface de l’eau.

Il travaille dans la pêche ici depuis des années, il n’a connu rien d’autre, il suffit de regarder ses bras puissants. Comme les autres garçons de la ville, il venait déjà ici chaque jour dans son enfance. Ils ramassaient les poissons tombés sur la plage pour les vendre.

Maintenant, il monte sur un bateau pour attraper du poisson lui-même.

Selon un rapport de la Banque mondiale de 2018,
neuf employés sur dix travaillent dans le secteur informel.

"Après neuf mois de stages non rémunérés, je me suis absentée pendant deux mois, je n’en pouvais plus. Le syndicat a alors commencé à négocier avec mon patron. Maintenant, je travaille enfin sous contrat"

 Khady Diakhaté, infirmière

« Il s’agit du premier cours de formation sur modèle suisse au Sénégal. » Mbaye Sarr présente le programme avec fierté. M. Sarr est le président du Comité de la formation professionnelle de l’association d’employeurs CNES, et il a vu de ses propres yeux comment en Suisse les jeunes sont largement formés sur leurs lieux de travail.

Il est extrêmement enthousiaste à l’égard de ce modèle dual de formation. « Les jeunes apprennent ce dont une entreprise a besoin d’eux et la formation est parfaitement adaptée au marché du travail. En même temps, ils se familiarisent avec la culture de l’entreprise. »

Il mentionne la formation de 24 jeunes à l’hôtel cinq étoiles Terrou Bi sur la côte de Dakar, qui ont reçu une formation interne dans l’industrie hôtelière comme projet pilote. Cette formation a considérablement augmenté les possibilités d’emploi des participants, dit Sarr. « Dix-neuf d’entre eux ont maintenant un emploi formel – certains à l’hôtel même, les autres ont trouvé du travail ailleurs grâce à l’aide du patron. ».’

Le système dessert les jeunes hommes instruits de la ville, l’accent étant mis principalement sur les politiques du secteur formel. N’est-ce pas étrange si l’on considère que moins de dix pour cent travaillent dans le secteur formel ? La plupart des gens acquièrent des compétences professionnelles au sein de la famille et dans le secteur informel. La Banque mondiale estime que cela offre des opportunités si on parvient à certifier ces compétences,  ce qui n’est pas encore le cas.

« Il n’y a pas de synergie entre les programmes », reconnaissent les syndicalistes de l’UDTS*. Mais il n’y a pas de place pour un véritable pessimisme ; pas avec eux, mais non plus avec le ministère et les employeurs. Ce qui compte, disent-ils, c’est que le Sénégal bouge. «  Voilà ce que nous pouvons faire de mieux pour les jeunes », déclare M. Mbaye Sarr de l’association des employeurs.

Dans le port de Rufisque, la journée touche à sa fin, les pirogues déchargées sont tirées vers la plage. Ce sont les mêmes petites embarcations aux couleurs vives avec lesquelles plusieurs milliers de jeunes Sénégalais se sont aventurés à traverser vers l’Europe - et dans lesquelles des centaines d’entre eux ont trouvés la mort.

Le Sénégal est l’un des pays d’origine les plus courants des migrants émigrant d’Afrique subsaharienne vers l’Europe de l’Ouest. L’argent qu’envoient chez eux les émigrants qui réussissent joue un rôle de plus en plus important dans l’économie sénégalaise.  En 1990, ces transferts s’élevaient à environ 142 millions de dollars. En 2017, ce montant avait explosé pour dépasser les deux milliards de dollars, soit environ 10 % du PIB.

Selon la plupart des Sénégalais, la question tout à fait pertinente est celle de savoir si la création d’emplois au Sénégal peut changer cette situation ; ils diront plutôt le contraire.  « La migration n’est pas pour les pauvres », disent-ils : quiconque veut passer avec l’aide de passeurs doit payer cher.

Pour le pêcheur Abdoul khadre, une chose est certaine : son avenir est ici. Entre la mer et le port de Rufisque.